Maîtres et Disciples

mardi 11 décembre 2007
par Youssef Maftah El kheir
popularité : 3%

Toute science doit recourir à l’abstraction. La conception de l’objet d’étude scientifique dans les conditions idéales est une nécessité. Ainsi, en chimie, on conçoit les corps chimiques indépendamment alors qu’ils ne peuvent jamais être séparés ; en physique on étudie les forces appliquées sur un corps et on néglige d’autres, comme si la vie est une salle de laboratoire. Cette conceptualisation n’est pas dérisoire mais obligatoire. C’est en poussant les paramètres à l’extrême qu’on peut avoir une idée claire sur leur comportement dans les conditions normales.

Dans le domaine qui nous intéresse, la pédagogie, et de façon plus précise l’enseignement des échecs, on a toujours accordé la primauté à la pratique. Notre envie constante de rendement immédiat nous a poussé à faire l’éloge de la réalité. Comme si la théorisation nous éloignerait des objectifs que nous nous sommes fixés. Bien sûr il n’en est rien, ces objectifs ne se réaliseront adéquatement que si nous comprenons avec un écart objectif, le mécanisme psychique et relationnelle que comporte le rapport enseignement/apprentissage. Nous allons, donc, dans un premier temps trouver et définir le concept idéal et extrême de la relation courante entre un professeur et un apprenti, un entraîneur et un joueur en herbe, nous allons l’étudier dans ces conditions « de degré zéro » avant, dans un deuxième temps, de projeter les résultats sur notre propre domaine, pour exploiter tout ce qui va servir notre action et éviter ce qui va l’entraver.

On peut facilement s’accorder pour affirmer que la relation de maître et de disciple est la forme idéalisé du rapport de l‘enseignant avec l’apprenti. La question est particulièrement importante puisqu’elle représente une des interrogations véritablement permanents pour la pensée. Le rapport « maître - disciple » est particulièrement ambigu, puisqu’il intègre plusieurs relations et notions complexes : le pouvoir et l’autorité, l’amour et l’amitié, la différence et l’altérité, l’enseignement et la liberté, l’éducation et la manipulation, le dialogue et la communication, etc. De la sorte, son champ thématique est aussi vaste que riche.

Si nous avons dit que la relation maître disciple est la conception extrême du rapport enseignant apprenti, c’est parce que chaque élément de ce processus est idéalisé. En effet, le maître, dont on parle, n’est pas un simple médiateur ou animateur, mais le détenteur du savoir, le penseur, le générateur d’idée, celui qui se place dans un contact direct avec l’objet d’étude. Pour cette figure de maître, on a plusieurs modèles appartenant à presque toutes les disciplines du savoir : Socrate en philosophie, Bouddha en religion, Kafka en littérature, Botvinnik ou Alekhine aux échecs… nombreux sont ceux qui ont reçu ce titre de maître, ceux qui, par leur savoir novateur, ont effectué une coupure épistémologique dans leur domaine de recherche et qui ont attiré vers eux des esprits de tout part. De ce fait, le savoir transmis par le maître ne ressemble nullement à un savoir didactique comme celui octroyé par l’enseignant. C’est un savoir pur, encore brute, qui porte en lui les germes d’une nouvelle théorie, une nouvelle école, un nouveau courant …le disciple donc dans cette relation est loin d’être un réceptacle c’est l’autre du maître. Le maître se retrouve dans le disciple et le disciple se recherche dans le maître. Apparemment l’un existe par l’autre. Dans ce sens le disciple c’est celui qui s’apprête à devenir, par le contact permanent de son modèle, un maître lui-même.

La relation maître disciple est un parfait laboratoire, qui nous révèle à travers plusieurs expériences à travers l’histoire, les rapports cachés qui structure tout acte d’apprentissage.

D’abord, le rapport maître - disciple est une relation instaurée entre celui qui enseigne quelque chose (disons les échecs ) et celui qui apprend. C’est donc une relation d’initiation, d’apprentissage, liée au savoir, à la connaissance. Il s’agit d’une relation intellectuelle qui concerne seulement la dimension de l’esprit. De maître- disciple, elle se traduit en enseignant - élève, entraîneur- enfant. Elle est très belle, puisqu’une relation de libération et d’élévation de l’esprit par la connaissance, par la perfection de l’intellect. Cette relation est profitable pour les deux membres, à la fois pour le professeur et pour l’apprenti. Les deux apprennent l’un de l’autre. C’est une relation lumineuse puisque porteuse de la lumière de la vérité et de la connaissance. Elle peut passer par la souffrance, mais dans un but libérateur. Elle fait appel à la capacité créatrice et fournit la seule richesse que nous ne perdons jamais : la richesse de l’esprit et de l’intelligence.

Ensuite, le maître et le disciple se trouvent aussi dans une relation de pouvoir. Elle s’instaure à la fois par la transmission de la connaissance (qui est une forme de pouvoir), mais surtout par le statut de deux protagonistes : le maître est celui qui maîtrise et qui exerce, par conséquent, son autorité ; celle-ci provoque dans l’attitude du disciple (qui doit être discipliné, soumis) une fascination sans borne, une acceptation sans limites et presque sans critique, des idées transmises par le maître, souvent par la peur, par la terreur, par la punition, par la sanction. L’un commande, l’autre exécute ; l’un domine, l’autre se soumet ; l’un dicte (il impose comme un dictateur), l’autre écoute, note, apprend par cœur, etc. Dans ce cas, le rapport maître - disciple devient une relation maître - esclave, mais aussi parent –enfant, car toute relation d’éducation en fait partie. C’est une relation mauvaise, tout le contraire de la première, qui va même à l’encontre de la première qui conférait la liberté. Cette relation de maître - esclave, en effet, supprime la liberté, instaure l’inégalité, génère la peur et l’angoisse, la culpabilité et l’injustice. C’est une relation destructrice, donatrice de mort, puisqu’elle a pour conséquence de casser, d’écraser le disciple. C’est le cas de certains types d’entraînements qui ont été stériles : plusieurs séances à enseigner et l’enfant ne fait aucun progrès et commet les mêmes erreurs autant dans son jeu que dans capacité d’analyse et d’estimation. Celui-ci est mis au pied du mur, dans le sens propre du terme, pour être exécuté. C’est pourquoi, le disciple se révolte dès qu’il a la possibilité. C’est la raison pour laquelle on constate souvent qu’il y a un nombre non négligeable d’enfants et de joueurs en général, qui « laissent tomber », qui se lassent de leur « entêtement » que l’autorité du maître le lui rappelle.

Enfin, il y a une relation d’amour et d’amitié. Il y a d’une part le plaisir que le maître a d’exercer son autorité intellectuelle, d’enseigner, de libérer le disciple, acte de générosité par excellence, acte altruiste de donation de ce que l’on a de meilleur : la donation de soi, de son esprit. Mais d’autre part, il y a aussi la fascination, l’admiration et la joie ressenties par le disciple participant à ce processus où il se transforme lui-même, où il découvre la vérité, la lumière, la connaissance de soi, etc. Or, tout ceci mène à une quête et un besoin réciproque l’un de l’autre, à une sympathie qui se transforme en amour. Le disciple veut s’emparer du savoir de son maître, veut le posséder. Et de toute façon, l’un ne peut exister sans l’autre. Les échecs est une affaire d’amour, puisque amour de l’art mêlé à la science . Et les échephiles sont amis entre eux, puisque amis d’une même chose. Cette relation est très belle car, outre les plaisirs de l’amour et de l’amitié, elle place les deux protagonistes sur un pied d’égalité. Il n’y a pas de dominant - dominé, comme dans la relation maître - esclave, il n’y a pas de souffrance, il n’y a pas d’angoisse, mais au contraire de l’espoir.

Maintenant, il faut tenir compte du fait que, les trois aspects que j’ai analysés trop rapidement sont assez difficilement dissociables. Souvent, dans l’histoire, on trouve les trois relations entremêlées. D’où l’ambiguïté du rapport maître - disciple, d’où les confusions nombreuses. L’incompréhension de cette relation compliquée voire complexe mène à des situations tragiques.


Commentaires

Logo de Saïd Arif
vendredi 14 décembre 2007 à 00h48, par  Saïd Arif

Je vous remercie cher Youssef pour ta participation qui enrichie les débats éducatifs. Vous venez de soulever un point très important sur la relation maître – disciple qui fait défaut à plusieurs niveaux dans nos institutions éducatives. En tant que professeur vous aurez beaucoup de choses à nous enseigner sur le coté éducatif et pédagogique. Mr Bentarka nous sera aussi d’une grande utilité dans ce domaine. Et à travers vous je fais appel à tous les professeurs et éducateurs de la famille échiquéenne d’enrichir ces débats afin de participer dans la formation des entraîneurs et encadrants des écoles des échecs et les aider par là à mieux servir les enfants de ces écoles.

Logo de bentarka
mercredi 12 décembre 2007 à 21h53, par  bentarka

Certes, cher ami, vous analysez à travers cet article les rapports multiples et complexes existant et oeuvrant dans ce champs miné d’apprentissage. C’est un débat fructueux et enrichissant que vous lancez. Franchement, c’est un article à lire et à relire : comme ça nous serons tous gagnants. Merci à vous.

mardi 11 décembre 2007 à 22h20

Justement monsieur Benterka, chercher le "standard" est tellement vain, c’est de toute façon la réaction qu’on fait souvent à la théorisation, et ce n’est justement pas mon but ici. Comme vous avez remarqué j’ai parlé du Maitre et du Disciple et ces deux notions ne supportent pas le standardisme, car je parle pas d’un seul modèle qu’on va appliquer ilico presto, et j’essaye pas de définir quelques chose. L’idée déployée est simple, pour comprendre certains rapports cachés entre le professeur et l’élève ( que j’essaye pas de définir d’où le malentendu), il faut analyser un rapport extrême, idéal et historique qui est le Maitre et le disciple (Socrate et Platon, Hegel et Heidegger, Flaubert et Maupassant...)car dans ce rapport il se manifeste clairement ce qui est dissimulé ailleurs. Donc il s’agit d’analyse de rapport et nullement de définition. Ces manifestations qu’on a analysé c’est essentilement le pouvoir et l’amour ( la séduction) dont on trouve beaucoup d’exemples à travers l’histoire, tranposées dans la simple relation professeur-élève ces raports nous donne les idées d’autorité et d’amitié dont on a précisé L’intérêt et la portée.

Logo de Abderrazak Bentarka
mardi 11 décembre 2007 à 15h33, par  Abderrazak Bentarka

Merci trés cher ami Moulay Youssef pour ce beau riche article. Permettez moi d’intervenir brievement... l’éducation est un souci sociale, gouvernementale, familiale et individuel quotidien majeure. Et il doit l’étre, a mon humble avis.

La complexité de définir cette relation maitre-disciple ou éducateur-éleve reléve de la nature profonde du motif et de la cause, qu’est l’éducation. S’ajoute à tout ca le facteur humain, pas moins complexe et profond ; ce qui est partiellement expliqué dans les innovations pédagogiques, didactiques et philosophiques qui ne cessent de surgir.

Souvent, aussi, on avoue une certaine insuffisance des résultats méme avant l’embarcation dans une expérience éducative dite scientifique. C’est certainement une reconnaissance de la relativité théorique touchant à cette entreprise dangereuse par excellence. Pourions-nous cher ami Youssef parler ici d’un essai à définir l’indéfinissable ! Puisque on ne peut jamais parler d’un maitre ’standard’ ou d’un disciple ’standard’, tenter une définition théorique ’standard’ serait-il vain؟

Brèves

6 novembre 2007 - LORSQU’ON OUVRE UNE ECOLE,ON FERME UNE PRISON.(Victor HUGO)

"L’appel de CHEFCHAOUEN.",arrive,sa sortie coincidera avec l’inauguration d’un cycle d’initiation (...)